samedi 25 juin 2011

Les Roms du Pata Rât

Les Roms sont entre 500 000 et 2,5 millions en Roumanie. C'est le pays d'Europe où ils sont le plus nombreux. Même s'ils sont représentés politiquement, notamment par le parti des Roms, ils vivent aux marges de la société, figurativement et littéralement. Cluj en est malheureusement l'exemple.


La plupart des Roms à Cluj vivent dans le quartier dit "Pata Rât" (2000 personnes), près de l'aéroport, à environ sept kilomètres de la ville. C'est là que les déchets de la ville sont stockés, dans des conditions ne répondant ni aux normes de sécurité, ni d'écologie. On peut dire qu'il y a trois groupes vivant à Pata Rât. Certains sont là depuis longtemps, survivant dans des conditions très difficiles ("vieux Pata Rât"). D'autres habitent rue Cantonului, où ils ont été expulsés au début des années 2000. Les derniers arrivants ont été expulsés de la rue Coastei dans le centre de Cluj et installés là en décembre 2010 ("nouveau Pata Rât").

"Vieux Pata Rât"

"Nouveau Pata Rât"

Rue Cantonului

Il y a environ dix ans, d'autres Roms ont été expulsés de Cluj et installés "temporairement" dans des baraquements près de la voie ferrée, rue Cantonului. Ils y sont toujours (environ 400 personnes). Les préfabriqués (construits par des organisations caritatives en accord avec la mairie) étant trop petits, d'autres maisons ont été construites, rendant l'ensemble des habitations semi-légales. Le 31 mai, les habitants de Cantonului ont reçu une notification de poursuites judiciaires de la compagnie de chemin de fer, CFR, propriétaire du terrain, pour cause d'"occupation abusive du territoire", demandant l'expulsion des habitants et la destruction des habitations. Le procès a été repoussé au 1e juillet, grâce à gLOC, groupement d'organisations de Cluj se battant pour la résolution à court, moyen et long terme du problème des conditions précaires et ségréguées de logement des familles Roms expulsés en décembre 2010 à Pata Rât (voir plus bas), dont Alternatives Européennes fait partie, par l'intermédiaire de Daniel, Diana et moi. Concernant la rue Cantonului, le problème est que beaucoup de familles vivent dans des conditions économiques très précaires, certains sont très malades ou ont des enfants en bas âge, et personne ne sait où ils seront expulsés, car il ne semble pas que des logements sociaux aient été construits. Je vous invite à signer la pétition de gLOC, pour "empêcher les expulsions forcées [théoriquement interdites par le droit international] et trouver des solutions immédiates aux conditions de logement des résidents de la rue Cantonului et favoriser leur inclusion sociale". Pour signer la pétition, cliquer sur Semneaza petitia!.  

Rue Cantonului. Une femme nous montre le contrat de son logement.
La situation du "nouveau Pata Rât" est un peu différente. Là, les expulsions ont déjà eu lieu vers Pata Rât, en décembre dernier. Les familles vivaient dans le centre de Cluj, rue Coastei, travaillaient ou allaient à l'école en ville. Le 16 décembre (-7 degrés Celsius à Cluj), les autorités locales ont ordonné leur expulsions le lendemain, bien que ces personnes aient eu des contrats et habitent légalement leurs maisons. 250 personnes ont été relogées dans des "logements sociaux" construits par la municipalité de Cluj près de la décharge et du dépôt de déchets chimiques (produits pharmaceutiques), de l'autre côté d'une ligne de chemin de fer qu'il faut traverser pour rejoindre l'arrêt de bus. Toutes les familles n'ont pas été relogées. Quant à celles qui ont pu avoir un toit,(dix maisons modulables ont été construites), le logement ne correspondait pas à ce qui leur avait été annoncé. Chaque "maison" est constitué de quatre chambre de 18 m2, d'une entrée et d'une salle de bain commune de 6 m2, ce qui revient pour le nombre d'habitants à 2,98 m2 de chambre et 0,24 m2 de salle de bain. Aucune intimité, la queue permanente pour se laver ou aller aux toilettes. L'isolation des murs et du plafond n'a pas fait long feu : l'eau et le froid s'infiltre facilement à l'intérieur. La majorité des enfants sont tombés malades.

Chaque famille vit dans une chambre de 18 m2.
La pluie s'infiltre dans la maison par le plafond.

Une salle de bain partagée par 40 personnes

Pourquoi les expulsions du 17 décembre ? Il semble que le terrain aurait été prévu pour la construction de bâtiments pour la firme Nokia. Mais le projet ne s'est pas réalisé et le terrain a été donné (et non vendu) à l'Eglise orthodoxe, qui souhaite y construire un centre de théologie. 

Plan du campus théologique à l'emplacement des anciennes habitations des Roms expulsés à Pata Rât
En mai dernier, des représentants de l'Eglise se sont réunis pour une messe avant la construction du centre. Nous étions présents avec les Roms du Pata Rât et les membres de gLOC pour manifester contre cette situation.

"Avant Noël, les maisons de 57 familles ont été démolies"

Sur 40 chambres, 22 dans lesquelles vivent entre 5 et 10 personnes, 8 entre 10 et 15 personnes, 10 plus de 15 personnes


"Nous avons été chassés d'ici pour un environnement toxique"



La tension était palpable. Les policiers nous ont interdit d'être réunis sur le terrain. Finalement, on a pu négocier et rester, à la condition d'être silencieux. Les hommes d'Eglise nous tournaient le dos et nous ignoraient complètement. Le comble était d'entendre le pope parler du besoin d'entraide, de solidarité, qui justifiait selon lui la création du centre théologique. Pour lequel ont été expulsés plus de 200 familles. Mais c'est vrai que ce sont des Roms, il semble que ça compte moins. Voici en lien l'article écrit par Diana sur les expulsions de la rue Coastei.

Indifférents à la manifestation silencieuse derrière eux
D'autres slogans présentés en silence derrière les popes : "Des maisons pour les Roms, pas pour Dieu". "J'ai vécu ici 20 ans en location". "On nous a volé notre chance de nous intégrer". "Sommes-nous des hommes ?!". "J'allais à l'école, maintenant à la décharge". "Honte honte". "Et à nous qui nous donne gratuitement un terrain pour nous construire des maisons ?" (le terrain a été donné à l'Eglise).

Beaucoup de ceux qui travaillaient ont perdu leurs emplois, faute de transport. Pour les enfants, aller à l'école est devenu difficile, car ils sont complètement excentrés. Les effets de la proximité de la décharge sur la santé des habitants sont en cours de test. Les Roms vivent contre leur volonté de façon ségrégués. Ils sont loin de tout. Certains jeunes que nous avons rencontré n'osent pas dire qu'ils vivent à Pata Rât. Comment peut-on parler d'intégration et de vivre-ensemble sans être complètement hypocrites, quand les Roms sont chassés, hors de la vue, aux marges de la ville ?



Heureusement, tout le monde n'est pas abattu. Une "école" officieuse a été mise en place par un couple de Hollandais (Fondation Pro Roma) travaillant avec les Roms du Pata Rât depuis des années :


GLOC a organisé en juin une grande conférence (dont voici le rapport en anglais), pour laquelle de nombreux représentants de diverses institutions locales, nationales et internationales se sont rendus sur place et ont rencontré les Roms du Pata Rât. Cela me semble être très important, car la plupart des gens à Cluj ne sont jamais passés par là et l'idée que les Roms souhaitent en fait vivre dans ces conditions est monnaie courante... pour ceux qui n'ont jamais parler avec eux (certains répondront aussi que les Roms exagèrent et nous manipulent... Mais je crois qu'il suffit de voir leurs conditions de vie pour comprendre qu'ils ne peuvent pas souhaiter pour leurs enfants comme pour eux-même de continuer comme ça).

A la conférence organisé par gLOC au Pata Rât
Enfin, et c'est sûrement ce qui compte le plus, les Roms s'organisent. Les habitants du "nouveau Pata Rât" ont formé un comité représentant l'ensemble des résidents, qui essaie de parler de cette situation et de reloger les familles plus près du centre et dans de meilleures conditions.


C'est dans ce contexte qu'a eu lieu le festival IRAF, International Romani Art Festival. Même si nous aurions aimé pouvoir plus parler de la situation du Pata Rât et plus engager le festival vis-à-vis des événements à Cluj, je suis contente déjà que des représentants de gLOC aient pu parler sur scène le dernier soir, devant un public très nombreux, avant le concert de Mitsoura (plus sur IRAF dans le prochain post).

Eniko et Adi parlent du Pata Rât sur la scène du festival IRAF


dimanche 19 juin 2011

Cluj bouge

J'ai commencé à écrire ce post (en y sélectionnant des photos) presque depuis mon arrivée à Cluj. Mais je crois que si je ne le publie pas maintenant, je pourrais continuer à le compléter jusqu'à la toute fin de mon séjour ici, exactement dans un mois et un jour. 

Qu'est-ce qui se passe à Cluj ? Plein de choses, tout le temps. Depuis le festival Transeuropa à la mi-mai, il n'y a pas eu trois jours sans festival : d'abord, les "jours de Cluj", des concerts et évenements partout dans la ville. Puis l'événement de l'année attendu par tous : le festival de films TIFF, Transylvania International Film Festival. Ensuite, le festival de la glace (pourquoi pas ?). Et en ce moment, IRAF, International Romani Art Festival, pour lequel je suis volontaire, et que j'ai attendu avec impatience depuis l'édition de l'année dernière à Timișoara. 

La ville "bouge" aussi pour protester ou s'engager sur différentes causes, peut-être en moins grand nombre que pour les concerts, mais avec sûrement autant d'enthousiasme et d'énergie.

En voici un aperçu incomplet des rassemblements qui agitent et font vivre Cluj.

16 mars : je viens tout juste d'arriver à Cluj et Daniel et Diana m'embarquent dans une manif contre la fermeture d'un parc public, que la mairie a pour projet de vendre à une équipe de foot pour en faire un terrain d'entraînement.

Un vieux monsieur refuse la fermeture du parc, franchit la grille puis marche nonchalamment, acclamé par les manifestants.

11 avril : aujourd'hui, la place Unirii est prise d'assaut par les opposants au projet d'"euthanasie des chiens". Les chiens errants sont très nombreux en Roumanie comme en Bulgarie et les hommes et femmes politiques proposent régulièrement de régler ce problème. N'empêche que le concept d'euthanasie ne me semble pas très approprié pour des chiens : je serais étonnée qu'un animal accepte de mourir, et je me demande dans quel langage il l'exprimerait... Autant dire clairement tuer les chiens, pas les euthanasier.


Atelier "Visualiser le transnationalisme", un projet de cartographie dans le cadre du festival Transeuropa organisé avec Gender Art Net. Vous pouvez voir la carte finale et trouver plus d'informations sur le projet ici.

Au hasard d'une promenade, je tombe sur un spectacle de danse traditionnelle à la "maison de la culture des étudiants"


Mouvement de solidarité à Cluj avec #spanishrevolution. "Nos rêves ne rentrent pas dans les urnes"

"Nous ne sommes pas des marchandises dans les mains des politiciens et des banquiers"

Exposition dans l'un des lieux les plus intéressants de la ville : Fabrica de Pensule, une ancienne usine de brosses de peinture transformée il y a deux ans en un centre d'art contemporain.

Expositions de photos, de peintures, projection de vidéos, sculptures... Sur du vrai gazon, les gens s'arrêtent pour pique-niquer, on partage des chips et du poulet au milieu de la salle.

Une grande pièce de la Fabrica de Pensule est désormais un atelier de design de mode.

"Shamrock" : un Roumain, un Français, un Anglais et une Australienne jouent ensemble pour un concert de musique irlandaise. Quelques jours de soirées de sessions avec, notamment, Jean et Alice, où l'on rencontre Raul le fou de danse, où l'on réinterprète les Venga Boys, où l'on vit entre la place Muzeului, "Insomnia",  "Galeria" et "Bulgakov".


Daniel et Diana, au stand d'Alternatives Européennes pour la "ONG Fest" de Cluj


A "Flowers". La vie à Cluj semble s'écouler en chapitres, auxquels correspondent certains lieux, certaines personnes, certaines activités. 

Après le chapitre musique, le chapitre films, avec le festival TIFF

Mihai Viteazul... et Tom Hanks

Anca de Bucarest...

... et Hieke d'Amsterdam, deux Couchsurfers que j'ai accueillies pour la fin du festival de film TIFF. Grâce à Alice et à Summer, une amie d'Hieke, on s'est infiltré dans toutes les soirées du festival : ambiance petits fours, belles robes et réalisateurs du monde entier ! Soirées où j'ai d'ailleurs revu par hasard une copine qui était en cours d'allemand avec moi à Paris de septembre à décembre. Comme dit Paddy, ce n'est pas que le monde est petit, c'est que nos relations dans le monde grandissent ! Mais je préfère quand même aux soirées VIP du TIFF les soirées AlternaTIFF à Boyler, où on a notamment été voir un concert de Omul cu șobolani (= l'homme avec des rats).

Lucian Pintile, l'un des plus grands réalisateurs roumains, auquel une rétrospective était consacrée pendant le festival TIFF. L'après-midi d'un tortionnaire nous a mis mal à l'aise et a posé des questions intéressantes sur la repentance, la culpabilité, l'aveu. Le festival a vraiment été à la hauteur de sa réputation. Chaque jour, on allait voir au moins un film ou deux et la ville ne semblait vivre que pour le festival. Sur la grande place Unirii, chaque soir et même sous la pluie, des centaines de personnes se rassemblaient devant le grand écran gonflable installé là.


Après Pâques, la Pentecôte : à nouveau, défilés dans la ville.

Ces trois soeurs regardent le défilé... à travers ce kiosque. Interdites de sortie ?

Si les manifs avaient autant de succès que l'Eglise, piața Unirii deviendrait peut-être la nouvelle place de la Puerta del Sol de la Roumanie...
Il se passe beaucoup d'autres événements à Cluj, sur le plan culturel comme politique. Je pense notamment aux Roms du Pata Rât, expulsés près de la décharge et vivant dans des conditions indignes, aux mouvements de soutien, et au festival IRAF qui a lieu en ce moment, mais cela mérite plus de quelques lignes : les articles bientôt.

mardi 7 juin 2011

Périple bulgare dans le Karandila

De retour du Maramureș, les quelques semaines avant la fin de mon stage à Alternatives Européennes ont été consacrées à la préparation d'un événement du projet "Power People Participation", pour lequel j'étais allé à Stara Zagora en mars. Ce projet est une série de consultations citoyennes sur différents thèmes. Des consultations ont lieu dans trois pays européens, où les mêmes questions sont discutées, puis des participants des trois villes se retrouvent pour un forum final. Les problèmes identifiés et les propositions d'action seront présentées à la fin de l'année aux autorités nationales et européennes. Après la liberté de la presse à Stara Zagora, le thème de discussion à Sliven est celui du droit des Roms. La seconde discussion aura lieu en France, à Douai, et la troisième en Espagne, à Séville, puis le forum final se tiendra à Bucarest à la fin de l'année.

Pour ce projet, Daniel et moi partons quelques jours en Bulgarie, à Sliven. Quelques jours forts en émotions, où on a bien cru ne jamais pouvoir arriver, puis revenir surtout.


Jusqu'à la frontière entre la Roumanie et la Bulgarie, RAS. Nous avons voyagé en train jusqu'à Bucarest toute la nuit, puis pris un autre train pour Rusé, première ville bulgare de l'autre côté du Danube. C'est là que les ennuis commencent. Le bus direct pour Sliven censé partir dans l'après-midi semble ne pas exister, malgré ce que prétendait le site internet que j'ai jusqu'ici toujours utilisé. Au départ, je n'y crois pas, mais tout le monde nous répète la même chose : il n'y a qu'un bus qui part le matin. Or, nous devons être à Sliven le lendemain matin, c'est même le but du voyage. Même en allant dans une autre ville, comme Veliko Turnovo, pas moyen de rejoindre Sliven. Lueur d'espoir en appelant Maya, le contact avec qui j'ai travaillé sur la consultation citoyenne de Sliven : il y a bien un bus. Seulement... de Sofia, où elle croyait que nous étions arrivés.  Mais de toute façon on ne peut pas être à Sofia à temps, et ça signifierait faire plusieurs centaines de kilomètres à l'Ouest pour les refaire ensuite vers l'Est... Après quelques allers-retours entre la gare routière et la gare ferroviaire, on comprend qu'on a seulement le choix entre prendre un bus pour Veliko Turnovo, pour se rapprocher mais sans être sûrs de pouvoir aller à Sliven, ou prendre un train à 21h30, changer à 23h43, prendre ensuite un bus à 1h45, un train à 2h19 et arriver à 3h23 (ce n'est pas une blague). 

On décide de partir pour Veliko Turnovo, où on arrive dans une gare secondaire déserte. Atanas (qui a aussi co-organisé l'événement à Sliven) vient de Sliven avec son oncle pour nous chercher. Cette fois, tout semble réglé. Mais sur la route pour Sliven, alors qu'on traverse la montagne du Balkan (Stara Planina), on est arrêté par un accident qui bloque toute circulation dans les deux sens. L'occasion de profiter du paysage ; il ne manque que la chanson "Hubava si moia goro" ("Tu es belle ma forêt", presque un hymne national en Bulgarie).

Finalement, on arrive à Sliven dans la soirée, et pas au beau milieu de la nuit. Le lendemain a lieu la consultation citoyenne. Les tables sont divisées selon différentes questions, liées aux problèmes rencontrés par les Roms en matière d'éducation, de logement, de justice, de santé et d'emploi.




Sliven est l'une des villes bulgares où vivent le plus grand nombre de Roms. J'avais eu l'occasion de voir un documentaire sur le quartier de "Nadejda" ("Espoir") où ils habitent majoritairement, dans des conditions très mauvaises : La Cité des Roms, de Frédéric Castaignède, qui décrit notamment les manœuvres électorales autour des habitants de Nadejda à l'approche des élections et le programme de déségrégation dans les écoles, grâce auquel des enfants roms étudient avec des enfants bulgares non roms. C'est l'un des quartiers ("mahala") les plus pauvres du pays.



Les conclusions de la rencontre seront bientôt disponibles en anglais.

Angel Tichaliev, chef des Karandila Junior
Nous avons invité les "Karandila Junior", que je retrouve après les avoir vu deux fois au Balkan Youth Festival et à Sofia. Des nouvelles recrues sont arrivées, mais globalement ce sont les mêmes jeunes, un peu plus grands. Ce projet d'orchestre est né de l'initiative d'Angel Tichaliev, qui jouait dans le très connu Karandila Gypsy Brass Orchestra (photo ci-dessous, à gauche).


Il a monté l'orchestre avec de jeunes musiciens de "Nadejda". Certains ont seulement une dizaine d'années, mais ils sont tous très bons. Après l'école, ils répètent chaque jour. Ce travail a porté ces fruits et le groupe commence à se faire un nom. Ils ont eu l'occasion de voyager plusieurs fois à l'étranger, mais ne sont pas encore venus en France : si vous entendez parler d'une possibilité de concert, je serais heureuse de vous mettre en contact !


Après la consultation citoyenne, très intéressante, Atanas et son oncle nous emmènent à Nadejda, pour voir ce dont on a parlé quelques heures. Le quartier est séparé du reste de la ville par la ligne de chemin de fer... et par un mur. J'avais déjà été à Fakulteta à Sofia et au Pata Rât à Cluj (sur lequel j'écrirai bientôt), mais je n'avais jamais vu un quartier comme Nadejda, où les Roms vivent ségrégués dans une grande pauvreté. On est accompagné de quelques participants de la consultation du matin, dont un pasteur de l'église protestante, qui sert aussi de complément à l'école car beaucoup sont analphabètes.

Le lendemain, Daniel et moi avons décidé de rester en Bulgarie et de ne pas enchaîner tout de suite sur 24 heures de voyage jusqu'à Cluj. Atanas et Maya nous emmènent dans la montagne du Karandila (de laquelle les deux orchestres, Karandila Gypsy Brass Orchestra et Karandila Jr tirent leurs noms). Il fait très chaud et beau... presque lourd. Après quelques kilomètres en voiture, on arrive au télésiège. Mais on est à peine monté dedans que le ciel se couvre. Pendant quelques minutes, on a le temps d'admirer le paysage. Puis il commence à pleuvoir, quelques gouttes, puis des cordes. Éclairs, tonnerre. Le télésiège s'arrête, reprend, s'arrête à nouveau : on apprend ensuite que l'orage a stoppé l'électricité et qu'on est remonté sur la batterie de sécurité. On est donc suspendu en plein air, au milieu d'un orage digne des moussons tropicales : écoutez le son que j'ai enregistré.

Daniel et moi, en haut du Karandila

En haut, on est une dizaine de personnes dans un petit refuge, tous plus trempés les uns que les autres. Finalement, on se réfugie dans le premier hôtel restaurant que l'on trouve et on passe l'après-midi à boire des soupes, cafés et chocolats pour se réchauffer. Comme le télésiège a arrêté de fonctionner, on est coincé dans la montagne, jusqu'à ce qu'un ami de Maya vienne nous chercher en voiture : on n'a rarement autant apprécié le chauffage !

La question de comment rejoindre Sliven et Rusé se pose aussi au retour. Comme il n'y a presque aucune liaison, Daniel et moi partons pour Stara Zagora, pour revoir des amis. L'occasion de passer une très bonne soirée.

Le lendemain, notre train est censé partir vers 8h, pour arriver à Rusé à 16h, puis à Bucarest à 19h, juste avant le train de nuit qui part à 19h30 pour arriver à Cluj le lendemain matin. Beaucoup d'horaires, qui nous en rendu fous toute une journée. D'abord, le train a 30 minutes de retard, puis 40. On prend nos billets et on boit tranquillement un café en attendant. Mais lorsqu'on arrive sur le quai, il est complètement vide. Je vais vérifier qu'on est bien sur la bonne plate-forme : on vient de rater le train. Le seul arrivant à temps à Rusé. Commencent dix heures de course contre la montre. Allers-retours entre la gare routière et la gare ferroviaire de Stara Zagora : même en allant dans une autre ville, aucun bus n'arrive à temps, parfois à un quart d'heure près. Il y a des travaux sur la voie et le train qu'on aurait du prendre fait un long détour. Même en taxi, on ne peut pas le rejoindre. Tout le personnel de la gare nous connaît désormais et on essaie ensemble de voir comment on peut arriver au plus vite à Rusé.

Finalement, on prend le train suivant, qui part vers 10h30, sûrs de dormir soit à Rusé, soit à Bucarest, et de rater le train pour Cluj. Moi qui disais à Daniel qu'une fois dans le train, au moins on ne stresserait plus à se demander ce qu'il faut faire... Au bout d'à peine une heure, on doit descendre à Dubovo, pour prendre un bus pendant une trentaine de minutes à travers la montagne (magnifiques paysages) jusqu'à Radoushti, où un autre train nous attend. On voyage ensuite jusqu'à Gorna Oriahovitsa, une petite ville près de Veliko Turnovo, carrefour des voies ferrées. Là, on a plus d'une demi-heure d'attente : l'occasion de rattraper notre retard en partant en bus ? Non, il n'y a pas de bus pour Rusé. Tout d'un coup Daniel s'aperçoit sur le panneau d'affichage qu'il y a un train de Sofia à Bucarest qui a 3h de retard et n'est pas encore passé à Gorna Oriahovitsa ! La chance aurait changé de camp ? Dilemne : partir pour Rusé avec le train de 14h45 ou attendre celui qui a du retard et qui va à Bucarest ? On prend le premier train pour Rusé, en espérant qu'il ne soit pas plus lent que celui pour Bucarest et qu'il ne se fasse pas dépasser. A chaque étape du voyage, on se demande bien ce qui pourrait encore arriver. Ah, un accident par exemple. Et oui : un camion a manqué un tournant et a pris le fossé... abîmant au passage les lignes électriques du chemin de fer et nous forçant à attendre quelques temps les réparations. Décidément, on n'y croit plus, sans doute que même arriver jusqu'à Bucarest sera difficile. Cluj, on n'y pense même plus.

17h25 : Rusé. Le train de 16h est parti depuis longtemps, mais on a encore un espoir grâce au train de Sofia qui avait du retard. Je cours à la caisse des billets internationaux, qui ferme à 17h30. La vendeuse a déjà fermé sa caisse, mais accepte de la rouvrir. Cependant, elle nous prévient que le train en provenance de Sofia "n'arrivera peut-être pas". Il a déjà 3h de retard et ce n'est pas sûr qu'il puisse rejoindre Rusé (à cause des problèmes dus à l'accident de camion ?). Il y a bien les chauffeurs de taxi qui nous tournent autour... L'un d'entre eux nous garantit pouvoir être à Bucarest en moins d'une heure et demi, et pour pas trop cher. Ce qui nous ferait arriver juste à temps pour le train pour Cluj... On tente le coup : c'est toujours mieux que de rester dormir à Rusé et d'être coincés un jour de plus dans les transports. L'heure et demi qui passe est digne d'un film d'action : contrôle de passeports à la frontière, embouteillage à Bucarest, est-ce qu'on va arriver à temps ? Et finalement : OUI !


Après des heures de suspense, on arrive enfin dans le train de 19h30 partant pour Cluj. Bien qu'on ait plus ri que paniqué de toutes ces péripéties dans les transports bulgares et que le reste du weekend ait été très réussi, on est heureux comme jamais (ou peut-être en ce qui me concerne autant qu'après mes mésaventures londoniennes) de retrouver la Roumanie, et Cluj.

Lever de soleil sur la Transylvanie